Economie circulaire non-profitable

Publication le 13 juin 2014 sur Les Echos Le Cercle

Avec l’Institut de l’Economie Circulaire, peut-on se demander comment réunir industriels et éco-organismes vers un même objectif. La gestion du recyclage des piles par des éco-organismes porte-t-elle en gestation un désordre ? Eléments en partie 1, solutions en partie 2.

De nos jours, le recyclage est encore l’arme essentielle de l’économie circulaire. Il peut coûter moins cher de recycler que d’extraire et transformer de la matière première brute. Par exemple, des ferrailles sont recyclées dans la fabrication d’aciers neufs. La collecte des déchets, le triage et la logistique sont opérationnelles et le système fonctionne si parfaitement que les ferrailles européennes partent se faire recycler en Chine. A contrario, pour le moment recycler les métalloïdes laqués en couches minces sur votre écran tactile peut se révéler ruineux voire impossible, même remarque pour le lithium.

Plus provoquant, l’exemple des produits grands publics : piles et batteries.
La facette médiatisée de l’économie circulaire concerne les produits grands publics et l’exemple du recyclage des piles, des accumulateurs portables et des batteries est emblématique. Recycler une pile nécessite une suite d’opérations industrielles pointues pour récupérer les éléments qui la composent : des métaux qui coutent chers à produire (nickel, argent, zinc, fer, ferromanganèse, plomb), ou bien qui sont indispensables à des technologies d’avenir (cobalt, lithium, lanthane, cérium, néodyme, praséodyme…), ou encore qu’il faut isoler du cycle industriel (plastique), ou enfin qu’il faut simplement éliminer du cycle industriel (mercure, cadmium).

La France est leader européen dans ce domaine. Elle dispose de recycleurs de qualité qui ont pour objectifs de minimiser les rejets dans l’environnement. Ils se sont adaptés aux normes environnementales les plus strictes. Ils y furent incités notamment à la suite de deux scandales récents : l’affaire de l’entreprise Valdi qui fit deux blessés graves dans un premier accident puis deux morts dans un second, l’affaire de l’entreprise Citron qui mêla malversation financière et un désastre écologique toujours actif sur son ancien site industriel.

Mais la France est également l’exemple d’une économie circulaire compliquée par cinq éléments : la gestion des flux par des éco-organismes, le coût environnemental, la décontamination définitive (mercure, cadmium), les normes, le financement.

éco-organismes
Lorsque le consommateur achète des piles ou accumulateurs portables il peut payer une écotaxe, une éco-participation,  qui finance la fin de vie du produit. Des éco-organismes sous agrément de l’état sont chargés de gérer  les deux étapes du recyclage que sont la collecte puis l’affinage des métaux chez des sous-traitants spécialisés. Deux éco-organismes dominent ce marché français et ils sont administrés et payés par des metteurs sur le marché (fabricants de piles et accumulateurs,  distributeurs-importateurs). Il n’y siège ni représentant de l’état pour un regard sur l’utilisation de la participation, ni ONG pour encourager la maximisation de la protection de l’environnement, ni recycleur pour démontrer le coût du recyclage. Cette carence porte-t-elle en gestation les éléments d’un désordre ?

Comment l’écotaxe est-elle utilisée ?
Un éco-organisme français semble gérer ses coûts tout en étant  fortement orienté vers solidifier une filière française éco-responsable.
Un autre semble pressé par ses actionnaires metteurs sur le marché d’obtenir un coût de recyclage le plus bas possible. Entre 2003 et 2009 il restituait 3.9 M€ à ses adhérents

Le meilleur moyen de peser sur les coûts est naturellement de recycler les piles dans des pays à plus faibles normes environnementales. Les prix français plus élevés que ceux d’une filière Low-Cost seraient liés à l’application rigoureuse de notre réglementation de l’environnement plus stricte.
Peut-on illustrer cet élément par l’Allemagne ? Une usine peut-elle y être implantée en pleine ville, contigüe à des habitations, et rejeter fumées et effluents de manière différente de ce qu’elle serait autoriser à faire en France ? Une partie des rejets de recyclage valorisée dans la construction de routes allemandes (fondation) peut-elle encore contenir des métaux lourds ? Pourquoi cette recette « routière » supplémentaire est-elle interdite en France pour raisons environnementales ?
Si en France les ouvriers portent obligatoirement masques, gants, casques antibruit, casque antichoc… est-ce également totalement le cas en Espagne ?
A propos de la décontamination du cadmium. Elle est si stricte en France qu’avant d’être nettoyés par des laveries industrielles, les bleus de travail des ouvriers recycleurs passent par un décontamineur cadmium interne à l’usine afin qu’aucun cadmium résiduel ne pollue les blanchisseries.
Au total, l’environnement est mieux protégé en France, par conséquent les opérations de recyclage y coutent plus que dans le reste de l’Europe, l’adage « nous  mourrons d’être bons élèves, alors que les autres survivent » apparait ici approprié.

Dans ces conditions il serait compréhensible qu’une organisation instruite de minimiser ses coûts oriente une partie de ses flux, même minoritaire, vers du low-cost. Toutefois et dans ce cas uniquement, quelques questions émergeraient.  Pourquoi chercher à minimiser le coût du recyclage si l’éco-participation est disponible pour le financer ? Une partie de l’écotaxe, si elle est bien payée par le consommateur de piles et accumulateurs, peut-elle voir sa destination diverger et dans ce cas comment le coût environnemental additionnel est-il comptabilisé ? Est-ce répondre à sa mission originelle d’intérêt général  que de minimiser la cotisation annuelle de ses adhérents ? Cela pourrait-il être réalisé au dépend du consommateur, de l’industrie du recyclage ou bien de l’environnement ?
Naturellement si les éco-organisme se concurrencent pour attirer le plus possible d’adhérents, ces derniers seront-ils plus sensibles à un coût attractif ou bien à la valorisation d’une filière industrielle la plus verte possible ? par ailleurs, si des éco-organismes doivent se regrouper en France ou bien au niveau Européen pour gagner en taille critique, faudrait-il privilégier une gouvernance protectrice de l’environnement ?

Avec   l’Institut de l’Economie Circulaire , peut-on se demander comment réunir des industriels dont l’objectif est de minimiser les rejets dans l’environnement et des éco-organismes dont l’objectif pourrait-être de minimiser la cotisation annuelle de leurs adhérents ? Cette économie circulaire aurait-elle perdu le nord ?

Il existe  au moins 4 solutions
Des solutions simples et de bon sens existent et devraient se mettre en place avant qu’un grand désordre ne provoque trois impacts sur l’emploi, l’industrie et l’environnement et par conséquent la disparition de la filière française.

Gouvernance des éco-organismes
Il faut revenir à l’esprit d’origine : privilégier le bénéfice environnemental du recyclage aux coûts de traitement. Des éco-organismes notamment en Allemagne ont un comité de direction polychrome (metteurs sur le marché, Etat, recycleur, ONG). Dans d’autres pays notamment la Suisse, les Pays-Bas et la Belgique les éco-organismes écoutent avec générosité les voix des ONG, Etat et des recycleurs. C’est l’une des raisons qui poussent ces quatre pays à profiter des conditions environnementales favorables en France et par conséquent de recycler une grande partie de leurs piles et accumulateurs en France alors que les français exportent parfois vers l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. En France, au coté des industriels, il est nécessaire d’ouvrir la gouvernance des éco-organismes français à l’Etat, aux recycleurs et aux ONG

Privilégier les bons élèves
Les audits permettent d’identifier les sociétés respectant les meilleures contraintes environnementales voire devançant la législation. Ces entreprises homologuées doivent donc devenir les recycleurs de rang 1 vers lesquels se tourneront obligatoirement les premières enchères.

Comprendre la décontamination
Le cadmium et le mercure sont interdits cependant cette décision de bannissement doit être financée. Dans le cas contraire, c’est la facilité par la dispersion de ces métaux lourds dans l’environnement à travers des filières low-cost privilégiant l’incinération et l’enfouissement. Il est important d’accompagner la décontamination de piles contenant du cadmium et du mercure par l’utilisation de filières agréées pour le traitement et la récupération.
Notons que le mercure est banni mais curieusement réapparait dans les https://destinationsante.com/lampes-basse-consommation-attention-mercure.html lampes basse-consommation  et que la CSC s’en inquiète.

Suppression des subventions
Les subventions à hauteur de 10-15% pour acheter les centrales et filtres de dépollution des rejets dans l’air et dans l’eau de l’industrie du recyclage sont insuffisantes car des banques ne souhaitent pas prendre le risque de financer les 85-90% restant. Financièrement, de tels investissements n’ont-ils pas une rentabilité quasi nulle ?  Quel est le pay-back d’un filtre de fumées ? naturellement la question est autre pour l’environnement : pay-back immédiat.
Il est nécessaire supprimer ces subventions et d’en revenir à des prêts de long terme, à 10 ans,  via des établissements spécialisés. Si les banques ne peuvent plus jouer ce rôle est-ce celui de par exemple la BPI ?

Conclusion
Une fois que l’industrie du recyclage plus solide, d’autres concepts de l’économie circulaire gagneront en crédibilité tel que  l’allongement de la durée de vie de biens (la machine à laver qui dure 30 ans), et l’éco-conception (prévoir le recyclage à 100% a priori, par exemple celui du téléphone portable).
L’ensemble doit être économique et dégager un profit ou bien créer plus d’emplois qu’il n’en détruira là où étaient exploitées les ressources naturelles.

Didier JULIENNE

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