Énergies, populismes et nationalismes

Programme pluriannuel de l’énergie en France, Charbon en Allemagne et en Europe Orientale. Après le populisme anti-migrant, aurons-nous un nationalisme énergétique ?

L’Allemagne est précurseur dans la réponse. En 1999, le nucléaire produisait 31 % de l’électricité brute allemande alors que la nouvelle doctrine énergétique débutait. En 2005, Angela Merkel était élue, le nucléaire était à 26 %, puis à 16 % en 2013. Entre-temps, les énergies renouvelables avaient progressé de 400 %, mais le lignite était toujours n°1, et en progression de 15 %.

Dans le détail, la production électrique de 2013 se répartissait ainsi : 45 % charbon (lignite 26 %, charbon thermique 19 %), 22,5 % renouvelables (éolien 8 %, biomasse et déchets 7 %, solaire 4 %, hydro 3,5 %)

16 % nucléaire, 11 % gaz, Solde, autres sources dont les centrales au fuel.

Post Foukoushima, Angela Merkel poursuivit la même la doctrine, en s’appropriant une partie de la philosophie verte. Son objectif était 35 % d’électricité renouvelable en 2030. Ses concurrents visaient 75 % d’électricité renouvelable pour le SPD et les Verts exigeaient 100 %. Mais ni l’un ni l’autre n’expliquaient comment multiplier l’électricité climatique par 3 ou 4 alors les nouvelles éoliennes et fermes solaires rencontreraient une surdensité foncière sur l’étroit territoire allemand. Cette imprécision aurait probablement été une future porte ouverte sur un populisme énergétique. Total, la Chancelière fut réélue et son objectif de 35 % de renouvelable à horizon 2030, exprimé en 2013 fut atteint… en 2017. L’an dernier la production électrique se répartissait ainsi : 39,6 % à base de charbon (lignite 24.4 %, charbon thermique 15.2 %), 38,5 % renouvelables (éolien terrestre 14,7 %, éolien marin 3 %, biomasse et déchets 9.2 %, solaire 6,6 %, hydro 3,5 %) 13,2 % nucléaire, 8,4 % gaz.

En 2017, le charbon est à 40 %, et toujours n° 1. L’objectif non atteint est celui de la pollution. Elle est atmosphérique, car les dégagements de Co² d’environ 120 centrales à lignite et charbon sont toujours présents ; elle est visuelle avec les nouveaux mats des éoliennes et des lignes à haute tension qui relient les producteurs du nord du pays aux consommateurs du sud.

Autre déboire, le prix de l’électricité. Quoi que l’on pense du coût de telle ou telle technologie, le fait est que le consommateur allemand comme le danois paye son électricité deux fois plus cher que le français. En 2000 l’allemand moyen payait 0,139 4 €/kWh contre 0,10 €/kWh en France, en 2013 nous comparons respectivement 0,29 €/kWh à 0,14 €/kWh et en 2018 environ 0,30 €/kWh à 0,16 €/kWh. Outre-Rhin, ce prix deux fois plus élevé comprend environ 55 % de taxes dont la plus importante subventionne la production d’électricité climatique. Cette dernière est payée par les ménages et les PME, mais plus de 2000 grandes entreprises en sont chaque année exemptées.

Toutefois, cette taxe climatique n’est jamais devenue une arme populiste puisqu’elle fut bien expliquée, acceptée et digérée par les consommateurs.

Loin des marchés des matières premières, le risque d’un futur dérapage politique existe cependant pour le lignite. L’objectif de la Grande Coalition de mars 2018 est d’atteindre 65 % d’électricité renouvelable en 2030, sous réserve que le réseau électrique le permette. Dans l’affirmative, l’exploitation de lignite deviendra interdite, et d’ici à 12 ans le consommateur sera probablement taxé pour subventionner la disparition des mines et des centrales thermiques. Cette éventuelle hausse des prix sera-t-elle acceptée par les PME et entreprises moyennes alors qu’elles sont déjà fragilisées par la compétition des pays où l’électricité est plus compétitive ? Cette fiscalité sera-t-elle acceptée par la population si aucun amortisseur social n’aide les habitants qui seront privés de l’emploi minier ?

Encore plus loin des marchés des ressources naturelles, après les élections de Bavière et de Hesse de 2018, il apparaît que ce thème « lignite » deviendra très politique. Populaire chez l’AFD et les Verts, ils en seront les vecteurs, mais pour avec des rhétoriques opposées : emploi et social d’un côté, environnement de l’autre. En outre, c’est parfait de remplacer le lignite par les technologies solaires et éoliennes (électricité mondialisée si l’on oublie les métaux stratégiques qui les compose), mais puisque l’intermittence ne sera plus compensée par le charbon, est-ce le gaz russe, le nucléaire français ou le gaz de schiste étatsunien à la mode GNL polonaise qui feront l’appoint en Allemagne ? Y aura-t-il une réaction des procharbons, des antinucléaires, des anti-gaz-russes ou des anti- gaz-de-schiste-GNL-étatsuniens ? Quels messages seront les moins populistes : mon soleil est plus propre que ton lignite, mon nucléaire est moins intermittent que ton éolienne, ma biomasse est plus locale que ton charbon, mon gazoduc est moins cher que ton GNL ? Risques populistes identiques à propos de la Pologne et de l’Europe Orientale, car si l’électricité est charbonnée à hauteur de 40 % en Allemagne, elle l’est à 78 % en Pologne et entre 25% et 40 % en Europe Orientale.

En conclusion, les états construisent et renouvellent leurs doctrines énergétiques nationales (voir le programme pluriannuel de l’énergie en France) pour choisir les options de dépendance ou d’indépendance énergétiques nationales. Cette doctrine (mais aussi celles des mines et métaux et de l’agriculture) installe et renouvelle la relation particulière entre les populations et l’idée de nation.

Mais en Europe, l’obstacle du charbon est suffisamment élevé pour que nous élaborions une doctrine électrique plus vaste, commune à l’Union afin de synthétiser en politique les interdépendances énergétiques entre le nucléaire français et l’éolien allemand, le charbon polonais et le gaz russe, le solaire italien et le GNL, etc., et inversement. Il serait souhaitable d’éviter que l’indécision ou l’échec provoquent la faillite de ces doctrines énergétiques nationales, et que celles-ci dérivent vers des populismes ou nationalismes énergétiques. Naturellement, ces derniers en profiteraient pour raviver à dessein les blessures géopolitiques de l’histoire européenne.

Est-ce le cas lorsque la Pologne et le Danemark contrarient l’Allemagne à propos du gaz russe, un sujet piquant sur lequel nous reviendrons peut-être plus tard? Est-ce le cas si la filière diesel européenne, et ses emplois, est tuée par révolution de la voiture électrique, sans que celle-ci ne sauve l’atmosphère de la planète si l’accroissement de la production électrique n’est ni 100 % décarboné, ni bon marché et otage des batteries asiatiques. Enfin, l’autre avant-poste populiste européen, le Brexit, démontrera-t-il qu’un référendum anti-migratoire puisse dériver vers une folle et nationaliste fermeture des frontières aux échanges énergétiques ?

Publié dans Les Échos le 24 10 2018