Banque et ressources naturelles, avoir confiance en des liaisons dangereuses ?

In Revue Banque, Décembre 2014

Banques et ressources naturelles ont des univers liés : banques centrales et l’or, banques commerciales et matières premières, analystes et marchés des commodities. Des relations souvent marquées par une culture insuffisante des financiers.

Le mariage des mots banques et ressources naturelles nous entraînent intuitivement vers un premier couple, celui des banques centrales et de l’or. Leurs unions heureuses se ressemblent toutes ; leurs idylles agitées le sont chacune à leur façon et le plus souvent pour des raisons politiques. Par exemple, pendant la deuxième guerre mondiale, À la suite d’une décision politique, 288 tonnes d’or de la Banque Centrale de Belgique confiées à la Banque de France et stockées avec le sien à Kayès, Mali actuel, furent livrées à l’occupant à Marseille.

De nos jours en réaction aux enjeux politiques de la crise, d’aucuns regrettent que l’or de nos banques centrales ne se soit éloigné d’une gestion classique que pour devenir l’otage d’une autre finance … Gagnées par le syndrome de Stockholm, nos banques centrales justifieraient leurs cessions d’or en prononçant les mots de leurs ravisseurs tels que : dividendes, investissements, rendements…

Mais en réaction, nous avons l’exemple de l’attrition des réserves en or de la Banque Nationale Suisse – supérieures à 30 % au début du siècle, inférieures à 8 % à fin juillet 2014 –qui est politiquement contestée par la votation du 30 novembre 2014. La France connut un tel débat lorsque notre or fut rapatrié des États-Unis vers la rue Croix des Petits Champs dans les années 60. Mais à l’époque anticiper était un devoir, tandis qu’aujourd’hui spéculer est une raison d’être.

Banques et ressources naturelles : zénith…

La deuxième union entre banques et ressources naturelles concerne les banques commerciales. Il y a 30 ans les banques anglo-saxonnes rachetèrent de petites sociétés spécialisées dans le trading physique des métaux ou de l’énergie. Ces acquisitions transmirent à 5 banques une culture brillante et entrepreneuriale qui les propulsa aux premières places des marchés des ressources naturelles. Elles gèrent mieux l’information que d’autres et certainement mieux qu’une banque du trade-finance ; une telle banque m’indiquait d’ailleurs que son département pétrole n’était pas en mesure d’établir un flux d’informations pertinentes en provenance de son réseau d’agences commerciales établies dans le Golfe…

Mais, cette période bancaire des matières premières se termine par des condamnations. Les banques sont blâmées : pour certains le fixing de l’or n’était plus un fixage mais un arrangement ; pour d’autres le calcul du LIBOR, utilisant chaque jour 350 000 milliards US$ d’hypothétiques transactions entre d’hypothétiques parties, était condamnable ; le marché de l’énergie était le lieu de condamnations ; les prix agricoles sont scrutés ; le marché des changes aurait été souillé, etc.

Lorsque la politique légifère, elle crée une injustice, mais le divorce entre banques commerciales et matières premières n’est pas que le résultat d’une iniquité démocratique, d’une mystification ou d’un émoi disparu. Il y a autre chose.

À l’inverse des anciennes générations de traders de ressources naturelles, les nouvelles générations n’auront, au mieux, qu’une expérience théorique des matières premières qu’ils gèrent, ils sont financiers. Il y a peu de vécu, peu d’expérience terrain, peu de culture propre aux métiers et une certaine impuissance à comprendre les véritables fondamentaux des sous-jacents qui sont traités.

En outre, les services économiques de ces mêmes banques apparaissaient souffrir des mêmes maux. En outre, les services économiques de ces mêmes banques apparaissaient souffrir des mêmes maux. Ils seront de peu de secours si leur travail académique, par ailleurs brillant parce qu’il tente d’expliquer le désordre créé par l’interconnexion entre anticipation et spéculation, subit la même crise de légitimité. Encore récemment, à la suite de la chute des prix du pétrole, un chief economist me révélait son manque d’inspiration pour imaginer la stratégie de l’Arabie Saoudite au sein de l’OPEP. N’était-il pas dans l’incompréhension de l’essentiel, tant il est difficile de raisonner vrai à partir d’éléments faux, c’est-à-dire avec des informations incomplètes, opaques et parfois inexistantes, sans avoir baigné dans les fondamentaux et la réalité des marchés ?

Cette culture commune disparue était remplacée par quatre chevaliers de l’apocalypse : morcellement d’opérations sans liens avec le physique, opacité asymétrique des informations et rumeurs, savoir ambulant des opérateurs et leur nomadisme entre les différents marchés énergies-métaux-agriculture et enfin un aboutissement sous la forme d’une haute volatilité des prix des matières premières depuis le début du siècle. Malgré cela, des maîtres à penser persistent à douter que la spéculation c’est Zeus : nul statisticien ne peut mesurer sa puissance mais il est le maître de l’Olympe.

Le retrait des banques … et après

Par conséquent, après la séparation, les banques auront retourné des pans entiers de savoir-faire au monde du trading, à des sociétés qui n’existaient pas il y a 15 ans. D’anciens banquiers, en général les plus talentueux, sont heureux d’y retrouver moins de règles car le talent ne se marie pas aisément avec la contrainte. Mais, le retrait bancaire n’est pas total, heureusement quelques banques résistent dont Goldman Sachs car nul ne sait encore si les prix des matières premières se porteront mieux avec moins de banques et plus de sociétés de trading parfois domiciliées dans des zones juridiques inatteignables, parfois incrustées chez des producteurs ou bien les deux à la fois. Nul ne sait non plus si les signaux de prix anciennement gouvernés par les banques et nouvellement rééquilibrés par la contrainte et la transparence, ne seront pas délaissés par des flux qui choisiront de nouvelles références de prix plus souples et plus essentielles aux coutumes de nouveaux acteurs de la profession. Nul ne sait si la Revue Banque qui publie un numéro dédié aux ressources naturelles alors que des banques divorcent des matières premières, n’est pas déjà un signal faible du souhait qu’un jour le « retour aux sources », dont nous sommes spectateurs, soit suivi d’un mouvement de balancier dans le sens inverse.

Analyste ou prédicateur ?

Un troisième aspect de la relation entre banques et ressources naturelles est celle de l’analyste commodities, le dernier samouraï des salles de marchés, qu’il ne faut pas confondre avec le prédicateur.

L’analyste voit chaque jour ses vues mises à l’épreuve par les marchés et de temps en temps, il est compressé par des événements inattendus. Là encore, sans une connaissance instantanée du terrain, les conseils seront imparfaits. Fort heureusement pour l’industrie, malgré des avancées certaines, la banque n’a pas investi toutes les matières premières, notamment les ressources naturelles stratégiques ou critiques. Néanmoins le danger n’est pas loin lorsque le prédicateur remplace l’analyse par son message et incite la banque curieuse à découvrir un nouveau potentiel.

Ces prédicateurs auront probablement une connaissance académique des sujets qu’ils évoquent, mais le plus souvent aucune expérience professionnelle des ressources naturelles et en tous les cas une expérience totalement inexistante des matières stratégiques. Ils sont parfois banquiers, mais peuvent également être les collaborateurs de centres de réflexion stratégique ou géopolitique, d’instituts, de fondations, de think-tanks ou bien tout simplement, prime d’une finance imparfaite, être gérants de fonds d’investissement spécialisés. Ils provoquèrent des erreurs aussi bien qualitatives que quantitative : sur l’or ou l’uranium, sur les coûts de production et par conséquent sur la formation des prix, sur les ressources géologiques et réserves économiques, sur les thèses vétérotestamentaires usées par la guerre froide applicables aux mystagogies d’une stratégie chinoise misanthropique à propos des terres rares.

L’analyse n’est pas une promesse, un présage est irrationnel lorsqu’il refuse l’expérience mais surtout s’il occulte l’anticipation de l’imprévisible fécondité des événements.

Conclusion

C’est dans la suite logique de toutes ces remarques reliant banques et ressources naturelles que si l’alarmisme domine l’analyse, alors le calendrier des décisions ne concorde plus avec celui des événements. Par conséquent, la panique s’installe et nous en revenons au point de départ : aux hommes qui analysent l’information, la désinformation et la non-information et au manque d’anticipation, voire au déni des signaux en temps d’accalmie qui provoquent des réactions démesurées en temps de crise. Les ressources naturelles ont confiance en elles-mêmes et en leur avenir, la question qui se pose est donc bien celle de la confiance de la banque en elle-même.

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