Ukraine, Taïwan : les deux guerres d’hiver de Joe Biden

In La Tribune 06/12/2021

La Russie est à la manœuvre. Le porte-parole personnel du Président Poutine, Dmitri Peskov, l’a répété à de nombreuses reprises, elle n’acceptera jamais que son étranger proche, Ukraine ou Biélorussie, passe du côté de l’Otan. Sinon elle répliquera, car une Ukraine otanienne signifie que Moscou ne serait plus qu’à une portée de missile de moins de 10 minutes.

Un territoire très grand

Cela rappelle une ancienne conversation avec un colonel à Krasnoïarsk. Bien que l’URSS se fût déjà écroulée, il me disait : « La Russie a gagné la guerre froide. – Comment ? – Notre pays n’a pas été envahi. » En effet, l’Europe a rarement compris la maladive peur russe de l’invasion. Des années de guerre froide durant, l’Europe a craint l’invasion russe alors que Moscou craignait l’inverse, guerre froide oblige. La Russie est un territoire très grand pour une si petite population.

C’est pourquoi, plus de 200. 000 hommes, moitié ukrainiens moitié russes, sont massés des deux côtés de la frontière. La Russie craint que Kiev ne rejoigne l’Otan, mais qui souhaite que Kiev rejoigne l’Otan ?

Pour sa propre sécurité, l’Europe n’y a aucun intérêt. Côté Europe orientale, déjà incapables de partenariats militaires d’ampleur avec la France en Afrique, quels autres pays européens défendraient l’Ukraine ? La Pologne, la Slovaquie ou la Roumanie, mais combien pèsent-elles en soldats aguerris ? La Hongrie ? On peut en douter. Côté Europe de l’Ouest, au moment où l’Allemagne installe un gouvernement tricolore, en pleine campagne pour les présidentielles en France et dans une moindre mesure en Italie, comment envoyer des soldats se battre pour Donetsk et Louhansk ? En outre, depuis que l’Allemagne s’est tiré une balle dans le pied en éliminant son électricité nucléaire, maintenant que le gaz russe est plus que jamais indispensable, comment en plein hiver expliquer à Gazprom de livrer son gaz si des soldats allemands se battent pour l’Ukraine ?

25.000 hommes prêts à débarquer

Simultanément, à l’autre bout de la planète, la Chine est opposée à un avenir de Taïwan éloigné de Pékin. Elle s’entraînerait à y débarquer 25. 000 hommes, pour y établir une tête de pont que Taipei estime possible en 2025. Prisonniers de leurs oppositions stratégiques et commerciales, les États-Unis et la Chine refuseront-ils de chacun lâcher Taïwan ?

À la lumière du désastre du retrait étatsunien d’Afghanistan, quels pays d’Asie coopéreraient avec confiance avec les États-Unis pour défendre Taïwan contre la Chine ?

L’Australie répondra peut-être présente, mais que pèse-t-elle ? Elle qui n’a pas encore de sous-marin atomique made in Etats-Unis ? Petit aparté, rappelons-nous qu’en politique, le comble de la diplomatie est de ne pas débusquer les mensonges et les menteurs. La naïveté n’aide pas, il faut croire les renseignements ou bien se renouveler par un sang différent plutôt que par du sang neuf.

La Corée sacrifiera-t-elle la surveillance de sa frontière nord ? Corée et Japon sacrifieront-ils leurs intérêts économiques avec la Chine pour Taïwan, mais combien pèsent-ils en capacité militaire ?

D’aucuns proposent d’envoyer des soldats de l’Otan. Mais à quel titre puisque Taïwan n’est pas dans la sécurité collective de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord ? Enfin, seraient-ils acheminés en Mer de Chine par des avions survolant la Russie, contre laquelle ils seraient en guerre en Ukraine ?

Une guerre se termine s’il y a un gagnant

Que se passerait-il si la Russie gagne la bataille de l’Ukraine ? Un coup d’État ou bien une invasion jusqu’aux quatre frontières de l’UE : Pologne, Slovaquie, Hongrie et Roumanie. Dans ce cas, que se passera-t-il à ces frontières ? Qui coopérera avec qui ? Mais si la Russie perd, quel serait l’intérêt de l’Ukraine : ne reprendre que ses territoires ou bien aller plus loin ?

Si la Chine gagne la bataille de Taïwan, aurait-elle des volontés de conquêtes plus lointaines ? Les pays d’Asie du Sud seront-ils menacés par des frontières incertaines en mer de Chine ; où la Chine s’arrêterait-elle ? Inversement, si Pékin perd, les gagnants s’avanceront-ils sur le territoire continental chinois, dans le Fujian ?

Les États-Unis s’inquiètent de ces deux guerres cet hiver, l’une contre la Russie, l’autre contre la Chine. In fine, quelle réponse apportent-ils ?

La guerre d’Ukraine semble la moins probable puisque l’Occident peut l’éviter en négociant et en laissant l’Ukraine hors de l’Otan.

Mais si la Russie veut une frontière sûre, a-t-elle un intérêt à aller plus loin, en aurait-elle d’ailleurs pas les moyens sans prendre de grands risques ? À Washington, la question semble résolue, les États-Unis aident en armement, mais ils n’auront pas d’opérations militaires conventionnelles, officielles ou réglementaires, puisqu’ils ont déjà choisi et annoncer de ne menacer la Russie que de sanctions économiques les plus fortes. C’est pourquoi ils y poussent les soldats de l’Otan, sans que ces derniers disposent d’une raison légale d’y intervenir. L’Ukraine restera seule pour se défendre, son intérêt est donc de ne pas rejoindre l’Otan pour éviter une guerre solitaire avec Moscou.

Ne rien faire est souvent plus sage

La guerre de Taïwan apparaît plus déterminante sur le papier. Planter son drapeau à Taipei est une telle raison d’être pour Pékin que le statu quo volerait en éclats si les États-Unis passaient du « Washington prend en compte une seule Chine incluant Taïwan » à « une défense de Taïwan ». Qu’y a-t-il à négocier ? Du temps, en montrant sa force, et l’importance de la flotte étatsunienne lui donne encore un avantage dissuasif.

Les États-Unis n’ont probablement pas les capacités humaines, ni l’adhésion de sa population, ni l’envie d’entretenir une guerre voire deux guerres à la fois, l’Europe non plus. Ne rien faire est souvent le plus sage. Mais si l’Otan avance vers Kiev, si Washington s’engage auprès de Taipei, une coordination, une alliance entre les deux présidents russe et chinois pour mener deux guerres simultanées pourrait être dans leur intérêt. Est-ce un tel prélude si Moscou montre les signes de sa préparation et que Pékin entraîne ses avions dans le sud-ouest de Taïwan. Un risque existe-t-il cet hiver ?