La politique des « métaux rares » est populiste

« Il faut renverser l’infox des métaux rares »

In Le Monde 21/11/2019

Dans le monde réel, les métaux rares n’existent pas. Ils n’ont jamais été définis par des critères géologiques – ils ne sont pas introuvables, aucun critères économiques ne les caractérisent–, ils ne sont pas chers parce que rares. C’est une fake news, une désinformation dont les premières victimes sont les hommes d’Etat. Dans les pays producteurs, ils sont enivrés du métal rare et lui commandent d’être un élément géopolitique de leurs stratégies de puissance.

L’homme politique du pays consommateur, lui aussi envoûté par le métal rare, s’engage dans des propositions simplificatrices, sans nuances et erronées, entraînant des erreurs politiques et, de ce fait, des déstabilisations favorables au populisme.

L’exemple actuel de l’Airbus des batteries n’y échappe pas. L’initiative industrielle est sans aucun doute une excellente chose pour rattraper le retard de l’Europe sur les trois leaders mondiaux que sont la Chine, la Corée et le Japon. Mais le ministre en charge de l’économie est probablement victime de l’infox lorsqu’il déclare, à l’occasion d’une visite au site de STMicroelectronics de Crolles (Isère) le 22 mars 2019, rattacher la pertinence de ce plan aux métaux rares : « Sur cette filière, il nous faut avoir une même logique : celle de la tenir de bout en bout. Nous allons donc nous y atteler, dès la recherche des métaux rares (avec des pays comme le Chili ou l’Argentine), jusqu’à la réalisation de la batterie électrique, en passant par son intégration dans la voiture… »

Des « gisements rares »… en Alsace !

Quels sont ces métaux rares restés indéterminés dans la déclaration ? Les deux pays nommés flèchent le lithium. Mais dans ce cas précis, les efforts miniers en amont puis de recherche et développement en aval l’ont déjà éloigné de la rareté. Son prix – qui s’est écroulé – démontre une certaine abondance, et son exploitation est guidée par le niveau de coûts d’exploitation compétitifs, plutôt que par l’accès exclusif à des « gisements rares », dont l’un vient d’être trouvé… en Alsace !

En outre, rien ne confirme que les futures batteries utiliseront autant de lithium qu’aujourd’hui ; elles n’en utiliseront même peut-être plus du tout. Le canular de la rareté nous entraînera-t-il également vers des décisions politiques néfastes dans d’autres métaux, tel que le cobalt ? Bien que ses quantités industrielles unitaires utilisées dans les batteries diminuent sans cesse, l’infox des métaux rares semble provoquer une certaine agitation dans les milieux miniers autour de rumeurs d’achat d’une mine de cobalt en République démocratique du Congo, entre Kolwezi et Lubumbashi.

Ne parlons pas du vanadium, dont le prix est retombé après une mini crise en 2018, ou des terres rares dont les prix sont au plus bas depuis bientôt dix ans et que l’on trouve un peu partout, même au Groenland. A l’inverse, une politique percutante aurait été d’annoncer l’ambition de développer des batteries aux technologies libérées d’une dépendance aux métaux réellement introuvables, ou encore fabriquées à partir de métaux abondants.

L’imposture des effets de mode, la vanité de créer l’actualité

Pourquoi ces infox se sont-elles emparées du sujet des « métaux introuvables » ? Il y a deux hypothèses. La première est classique. Elles seraient un volet tactique de la vaste politique de guerre commerciale que se livrent les Etats-Unis et la Chine. Dans les Etats-Unis du président Trump, ce canular résolument antichinois est populaire. Il s’est d’ailleurs élargi en cercles concentriques, accusant la Chine d’avoir initié un conflit métallique, puis d’avoir établi un blocus des métaux rares en provoquant la fermeture de mines en dehors de Chine.

L’infox est d’ailleurs entrée en contradiction avec elle-même, puisqu’elle condamne à la fois l’embargo pékinois et la pollution minière en Chine, dans les pays pauvres et les mines en Occident. Dernière étape connue du canular, la Chine est accusée de fabriquer des voitures électriques vertes avec des batteries « rouges », issues des métaux de conflits africains, batteries qui seraient non recyclables. Tout est infox. Dans ce contexte d’inexactitudes, quel industriel s’engagerait avec foi aux côtés d’une posture politique caricaturale sur les ressources rares ou introuvables ?

Cette accumulation de fake news en France a probablement joué en défaveur de Paris et en faveur de Berlin pour le choix de l’implantation de l’usine européenne de Tesla. La deuxième hypothèse sur l’origine de l’infox des métaux rares serait le désir narcissique propre à notre époque de communication : l’imposture des effets de mode, la vanité de créer l’actualité, d’acquérir une notoriété, de « faire le buzz » d’un canular prêt à corrompre pour perdurer. Les deux hypothèses sont-elles liées ? C’est probable, la seconde ayant accepté d’être le vassal de la première.

Les quatre types de métaux

Il faut renverser l’infox des métaux rares, sous peine de voir les discours politiques s’exclure de la vie réelle, ne plus comprendre leurs impacts sur les populations et perdre le lien avec le monde industriel. La réalité est que le basculement de la transition énergétique nous fait passer peu à peu d’une dépendance aux hydrocarbures vers une dépendance aux métaux nécessaires pour produire, stocker, transporter et consommer l’électricité. Ces métaux sont de quatre types.

Le premier est le métal « abondant », car il est cherché, découvert, transformé et recyclé. Mais lorsque l’une de ces étapes est défaillante, ou lorsque la production baisse ou que la consommation augmente, un métal devient « sensible ». Lorsqu’il existe des risques élevés de déficit sans substitution possible, un métal devient « critique ». Enfin, un métal indispensable aux missions régaliennes de l’Etat est « stratégique ».

En d’autres termes, des solutions existent pour la transition énergétique, et le canular des « métaux rares » est bien inutile pour sauver la planète, il est même dangereux. Car la logique de l’infox suppose qu’à la menace de pénurie virtuelle du métal rare réponde une réaction belliqueuse, comme le furent les guerres du pétrole. Faudra-t-il des guerres du cuivre, du nickel, du platine, du rhénium, du béryllium, du gallium, du germanium, du graphite, de l’indium, du niobium… ?

Renverser l’infox des métaux

A ce sujet, il est heureux que les déclarations du président chinois menaçant cet été de mettre en place un embargo sur ses « importantes ressources stratégiques » de lanthanides à la suite des sanctions Huawei par les États-Unis ne soient restées… que des déclarations : sagement, Pékin n’a pas répliqué au président Trump par un embargo sur les terres rares.

Au-delà d’échapper à une telle guerre métallique absurde, la disparition du canular serait surtout indispensable à la réalisation de modèles prônant 100 % d’électricité renouvelable, comme, par exemple, le Green New Deal proposé par le Parti démocrate américain. Car comment réaliser une telle transition écologique, pour autant qu’elle soit techniquement possible, au milieu d’un champ de bataille, dont l’enjeu serait des « métaux rares » ou introuvables ?

Renverser l’infox des « métaux rares » se fera grâce à une « paix des métaux », une coopération industrielle et diplomatique incluant Pékin, Moscou et d’autres producteurs de technologies et de métaux. En rassemblant, la vérité sur l’état réel des ressources de la planète répondra à la promesse écologique d’un climat maîtrisé et d’une transition énergétique qui ne confondra plus discours populistes et réformes démocratiques.

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