Nucléaire social, nucléaire politique

En France, qu’avons-nous pour assurer notre indépendance énergétique si, une fois le nucléaire défunt, ni l’éolien ni le solaire ne sont au rendez-vous ? Rien !

Un préambule à la manière d’Astérix en Corse pour signaler au lecteur que je reconnais bien volontiers que ce qui suit est simplifié tout en étant un sujet polémique : c’est dangereux, il irritera les susceptibilités. En effet, dans le domaine du nucléaire, trop souvent des ingénieurs répondent à des politiques, mais rarement ils s’écoutent. Il nous manque un débat entre seuls ingénieurs ou la démocratie s’informerait avant de décider. Dit plus simplement : vos commentaires éclairés et constructifs mais aimables seront appréciés.

J’ai habité près d’une zone expérimentale d’éoliennes aujourd’hui disparue. Il y avait là des éoliennes à nacelles, et de grandes éoliennes de type Darrieus. Un soir de tempête mon très jeune âge d’alors me fit transgresser l’interdit et je m’introduisis dans cette zone protégée. Je fus stupéfait de découvrir par la fenêtre d’un bâtiment préfabriqué disposé au pied de ces turbines, dans une unique pièce tout en appareillage d’armoire électriques ronronnantes, un tabouret vide surmonté d’une unique ampoule témoin qui pendait du plafond. Rien ne bougeait sauf cette unique ampoule dans les courants d’air. Son incandescence s’intensifiait et diminuait avec les risées qui s’engouffraient plus haut entre les pales.
Ce fut un choc, j’entendais le vent, je voyais sa lumière. Le vent était illumination.

A l’époque, chercher à connaître le coût de l’électricité éolienne eut été comme se bloquer sur les performances et les prix des premiers ordinateurs personnels. C’est à dire nier la future valeur ajoutée de générations d’ingénieurs qui réussirent à concentrer dans la paume de votre main un puissant ordinateur qui en plus fait téléphone. Ce progrès du numérique fut financé grâce aux consommateurs qui renouvelèrent régulièrement leurs PC, leurs Mac et leurs téléphones parce que le coût unitaire le permettait. La comparaison entre les ordinateurs, l’éolien et le solaire s’arrête donc là

En effet, dans le domaine de l’énergie si nous devions renouveler les éoliennes et les champs de panneaux solaires au gré des très rapides prochains progrès techniques espérés et des faillites en cascade qui se profilent dans l’industrie solaire mondiale, la communauté supporterait les coûts colossaux de technologies immatures. Pour autant, il faut laisser le solaire et l’éolien se développer. Mais, comme pour les ordinateurs, laissons les sociétés privées (Saint-Gobain, Vestas, Siemens, Q-Cells et toutes les chinoises …) s’en charger et non pas des capitaux publics. Pourquoi ?

Parce qu’aujourd’hui avec le nucléaire nous sommes énergétiquement indépendants. Parce que nous ne pouvons pas embarquer la nation dans une hypothétique aventure éolienne et solaire sans la renvoyer vers une autre dépendance. Parce que la Chine domine déjà l’industrie solaire et que nous importerons ses modules plutôt que d’en fabriquer nous mêmes. Parce que nous n’avons probablement plus les moyens financiers de détruire le couple EDF-Areva actuel et reconstruire un nouvel EDF-Areva éolien et solaire qui guiderait notre indépendance énergétique électrique.

En France, qu’avons-nous pour assurer notre indépendance énergétique si, une fois le nucléaire défunt, ni l’éolien ni le solaire ne sont au rendez-vous ? Rien !
Rien, non pas pour le confort électrique domestique. Lire à la bougie peut avoir du charme, mais rien pour l’industrie qui fonctionne parce que notre électricité d’aujourd’hui est compétitive.
En Allemagne, ce sont des industries privées qui gèrent et les Allemands quitteront un jour le nucléaire car ils disposent d’une roue de secours : les centrales à charbon qui fonctionnent avec du lignite allemand. Mais j’encourage le lecteur à lire ce que pensent les RWE et Eon de la décision nucléaire allemande, tout n’est pas rose.
Pour la Suisse, il n’y aura plus d’indépendance, l’hydroélectricité c’est 60%, le reste sera principalement du gaz venant de l’est.
Pour l’Italie et la Belgique, j’ignore tout de leurs roues de secours énergétiques, mais nous imaginons bien leurs dépendances. Peut-être évolueront-ils vers un modèle à la danoise : magnifiques champs d’éoliennes mais centrales à charbon.

Pourquoi l’éolien et le solaire français ne seraient-ils pas au rendez-vous de l’indépendance énergétique ?
Parce que les handicaps sont plus sur les matières stratégiques utilisées que sur les technologies employées.

Eolien et matières stratégiques : terres rares, néodyme et dysprosium
Il y a environ 18 grammes de néodyme par ordinateur (les ordinateurs équipés de mémoires flash consomment moins de terres rares), environ 1kg par voiture hybride (sur les 12-15 kg de terres rares qu’elle contient) et environ 50kg/MW pour une éolienne. Mais jusqu’à 600kg pour une éolienne maritime sans boîte de vitesse. En effet, les éoliennes maritimes à nacelle doivent gagner en poids et avoir le moins possible de maintenance, donc pas de boîte de vitesse mais des aimants permanents en néodyme et dysprosium : n’oublions pas qu’en milieu marin la corrosion entraîne une maintenance redoutablement coûteuse en intervention et en pièces de rechange. Vestas, leader mondial des éoliennes ne dit pas autre chose.

Nous n’avons ni l’un ni l’autre car le néodyme comme le plus rare dysprosium sont, comme les autres terres rares, les premières ressources minérales dites stratégiques transformées dans le pays producteur, la Chine, en aimant permanent par exemple, non pas en priorité pour l’exportation mais pour alimenter le marché intérieur chinois. L’usine du monde a replié ses ailes exportatrices. Les prix des terres rares chinoises ont explosé cette année, ce n’est qu’un début. Bientôt la Chine passera du stade d’exportateur de terres rares au statut d’importateur. En Europe, seules l’Estonie et la Norvège répertorient des gisements de terres rares.

Le contre-exemple des terres rares est bien sur les platinoïdes d’Afrique du Sud et la catalyse automobile. Ils n’ont pas porté atteinte à notre indépendance minérale, au contraire ; au milieu du gué, nous avons la future organisation du lithium dans le triangle Chili-Argentine-Bolivie (sans négliger les gisements tibétains) qui n’échappera pas au débat entre souveraineté contre nationalisme des ressources naturelles.
En effet, les relations d’États producteurs de matières premières avec les États consommateurs de ressources naturelles ne sont plus des relations de marché mais des relations de souveraineté.
Les pays producteurs sont souverains sur un sol ou bien un sous-sol et exercent des stratégies de puissance. Les pays consommateurs sont souverains sur une industrie, sur le développement de filières industrielles et des stratégies d’influence qui y sont associées.

Peut être que la recherche permettra un jour la création d’aimants permanents de synthèse s’affranchissant des terres rares. Mais cela n’est pas encore le cas et de trop nombreuses industries dans le monde deviennent dépendantes des terres rares chinoises toutes en même temps. Stratégies chinoises de puissance et d’influence combinées : la pénurie de terres rares sera rare, celle des produits industriels qui en sont dérivés sera peccamineuse.
Nous qui ne disposons pas de terres rares, comment assurer une indépendance avec l’électricité éolienne et comment choisir entre l’automobile électrique ou bien l’électricité éolienne ?

Solaire et matières stratégiques : indium
L’industrie photovoltaïque est, elle aussi, immature. Elle ne transforme pas la lumière solaire en électricité avec compétitivité. Indium, gallium, silicium, cadmium, polymère, si aucune filière ne doit être rejetée certaines on des limites. L’indium, par exemple. Il est utilisé à grande échelle dans tous les écrans tactiles électroniques mais donne aussi des promesses dans les panneaux solaires photovoltaïques.

Certes, on souligne, même dans des rapports de l’assemblée nationale, que l’indium étant plus présent dans la croûte terrestre que l’argent métal, on devrait en produire plus que l’argent. Ce n’est pas le cas. C’est oublier qu’il existe des mines d’argent alors qu’il n’existe pas de mine d’indium mais de zinc. L’indium, comme tous les sous-produits miniers, comporte la permanence de ce risque consubstantiel (cf. les 60 tonnes annuelles de Metaleurop pour ceux qui ont oublié… mais l’heureuse prochaine production française de 40 tonnes annuelle chez Nyrstar à Auby début 2012). Ne parlons pas du recyclage des produits électroniques grand public, défi technologique, rentabilité inexistante.

Comment assurer une indépendance avec l’électricité solaire alors que les surcapacités de production sont proches des 40% dans le monde et que la Chine domine déjà. Comment envisager le développement du solaire tout en garantissant celui des tablettes tactiles, alors que d’éventuelles matières de substitution dans l’électronique ne sont pas encore au stade d’une proche commercialisation ?
Voilà encore deux industries en plein boum, laquelle choisir : électronique ou bien électricité solaire ?

J’ai volontairement laissé de côté l’aspect « CO² » pour ne pas compliquer ce billet mais il est évidemment crucial dans les conséquences de chaque possibilités. Aussi bien dans la production des métaux stratégiques que dans l’utilisation des centrales à charbon.

Conclusion
Dans les critères définissant l’indépendance énergétique, l’indépendance minérale ou l’indépendance agricole, les quantités de matières disponibles sont décisives. Sur ce point, et grâce aux marchés, les Français sont considérés, à juste titre, indépendants en pétrole et en uranium, mais, comme les Allemands, totalement dépendant dans les métaux stratégiques utilisés dans les énergies électriques dites « vertes » parce que le marché n’est pas à la hauteur.

Effacer notre indépendance électrique pour la remplacer par une autre dépendance (gaz, pétrole, charbon, terres rares…) est donc bien un choix de société dont le débat coïncide avec la prochaine élection présidentielle. On ne peut rêver meilleure occasion pour choisir mais avant de répondre trop rapidement à la question suivante – dans un monde mondialisé les concepts d’indépendance énergétique, indépendance minérale ou indépendance agricole ont-ils encore un sens ? -, prenons l’engagement de ne remplacer notre électricité par autre chose que lorsque cet autre chose sera aussi sociale que celle d’aujourd’hui.

Le solaire et l’éolien produisent encore des électricités élitistes, chères, non rentables et inconstantes. Cela peut changer mais il nous manque vraiment l’information dépassionnée d’un ingénieur et des années de R&D
Le nucléaire français reste social car il produit une électricité fédératrice, en quantité disponible pour tous, compétitive et en permanence. Vérifions que l’avenir de l’atome n’est pas l’atome lui-même avec un autre combustible, le thorium par exemple.

Entretemps, le plus sage est de conserver notre souveraineté énergétique grâce à notre triple A électrique.
Publié dans Les Échos le 15 11 2011