Stratégie du nickel calédonien

In Revue Géologues N°209

La Nouvelle-Calédonie dispose d’une importante réserve de nickel, mais elle utilise trois stratégies pour l’exploiter.

La stratégie de la province Nord est celle de la Doctrine Nickel qui privilégie le partenariat industriel pour assurer son développement territorial. Elle est propriétaire de deux usines, la première située en Corée est partagée avec le sidérurgiste Posco. La seconde, située en contrebas du massif de Koniambo est celle du rééquilibrage voulu par le Général de Gaulle et est partagée avec le mineur Glencore. Dans les deux cas, la Province Nord est propriétaire de 51 % des mines et des usines et les industriels 49 %. La Doctrine Nickel a rencontré trois résultats : les deux partenaires industriels sont restés fidèles malgré les vicissitudes techniques ou financières des partenariats, la stratégie du développement local par ruissellement a bien fonctionné et la propriété de deux actifs industriels de classe mondiale représente un capital important qui peut être une première brique d’un fonds souverain provincial. Le nickel est exporté sous forme métallurgique, ou bien sous forme de minerai, mais dans l’usine calédonienne de Corée du Sud

Au sud la stratégie est double.

À Nouméa, la SLN appartient à hauteur de 34 % aux 3 provinces — Sud, Nord et des Îles — et le solde à Eramet et à un industriel japonais. Mais depuis plusieurs décennies et encore dernièrement, l’État est souvent intervenu pour sauver et re-sauver l’entreprise de situations de faillites. Le nickel est exporté sous forme métallurgique ou bien sous forme de minerai dans des usines asiatiques non calédoniennes.

À l’extrême sud, l’industriel brésilien Vale a quitté le territoire en 2021 après des années de pertes financières. Paris profitait de ce départ pour redistribuer le capital de l’usine et de la mine de Goro en un groupement composite d’actionnaires, dont aucun n’est industriel : la province Sud, des salariés, Trafigura, le management de l’entreprise et un très jeune fonds d’investissement néo-Zélandais dirigé à partir de la place financière chinoise de Hong-kong. La province Sud s’est impliquée dans le départ de Vale et l’avenir de l’usine et de la mine, au point d’en créer a postériori une stratégie. Celle-ci n’est ni industrielle, puisqu’elle ne perçoit pas de dividende, ni rentière, car elle n’obtient pas de royaltie sur la production, mais immobilière. La province encaisse un loyer sur des terres amodiées, mais il serait trop faible pour qu’il puisse devenir la source majeure de politiques publiques d’ampleur. La production de l’usine est exportée sous la forme d’un demi-produit vers des usines asiatiques non calédoniennes.

En vis-à-vis de cet inventaire, la préparation du troisième référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie était l’occasion pour la Chambre Territoriale des Comptes de faire un bilan de l’industrie de nickel calédonienne. Rares y sont les compliments. Les points soulevés sont parfois obsolètes ou sonnent comme des déceptions. Mais doivent-ils être considérés comme des échecs liés à une absence de contrôle et donc une perte de puissance des finances publiques au fur et à mesure que depuis des années Paris prêtait, investissait dans la fiscalité ou annulait des dettes ? Dans le cas contraire, un autre élément intéressant eût été de détailler l’ensemble des bénéfices que la métropole retirait de tant d’investissements ?

En outre, les débouchés commerciaux du nickel calédonien ne sont pas en Europe, mais focalisés vers la Chine, le Japon ou la Corée du Sud. La majorité du nickel mondial y est consommée dans l’acier inoxydable et les cathodes pour batteries électriques. La même question résonne : quel est le retour réel des investissements des finances publiques métropolitaines dans ces productions calédoniennes destinées à l’industrie asiatique ?

Le nouveau marché mondial du nickel

Face à la dispersion stratégique nord-sud calédonienne, face aux finances publiques émancipées et au fait que trois usines calédoniennes sur quatre sont en perte — seule l’usine coréenne est rentable, le marché mondial du nickel s’est concentré de manière compétitive.

Le premier producteur mondial de nickel n’est plus ni le Canada ni la Russie, mais l’Indonésie ; comme nous l’avions annoncé en 2014, ce pays est devenu un concurrent coriace, car sous l’impulsion d’une politique industrielle il est désormais le premier producteur mondial et disposerait du potentiel pour doubler à lui seul la production annuelle mondiale actuelle. Il n’exporte plus de minerai de nickel, car il a franchi en peu de temps l’étape de mineur pour celle de métallurgiste, puis de transformateur puisqu’il produira de la valeur ajoutée locale aux pieds de ses mines : de l’acier inoxydable et des éléments de batteries. Cette réussite questionne : à part l’usine coréenne, pourquoi la Nouvelle-Calédonie n’a-t-elle pas elle également réussi une stratégie industrielle globale de cette nature ?

L’héritage

Quoi qu’il en soit, force est de constater que le grand héritage matériel et positif depuis les accords de Matignon restera le développement territorial qui a ruisselé au Nord tout autour des investissements de l’usine de Koniambo. En revanche, la grande absente semble bien être la carence d’investissement privé calédonien dans l’aval minier, c’est-à-dire dans la métallurgie et la transformation du nickel, qu’il soit local ou bien offshore.

À l’avenir, la stratégie du nickel calédonien sera à observer sous un double prisme. D’une part, sa stratégie socialement responsable : elle reste à construire dans l’environnement, le social et la gouvernance. D’autre part, de quelle façon les producteurs calédoniens se positionneront-ils vis-à-vis des consommateurs : la stratégie doit-elle perdurer dans le commercial classique actuel en concurrence avec d’autres fournisseurs internationaux, mais avec les résultats et conséquences que l’on connaît déjà ; ou bien, la Nouvelle-Calédonie doit-elle privilégier de réels partenariats industriels dans l’acier ou les batteries, à l’image du partenariat avec Posco et de l’Indonésie, pour sécuriser des marges supplémentaires ?

Quel que soit l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, sa Doctrine Nickel devra de nouveau progresser vers une intégration plus profitable dans l’industrie mondiale.