Quand la barbarie s’installe dans les entreprises, les économies et le climat

In la Tribune 24/09/2019

L’entreprise barbare est connue. Elle s’illustre par le cycle des relations humaines cruelles et déshumanisées au sein d’entreprises, au fur et à mesure de décroissances, restructurations, désindustrialisations, fermetures, etc. Ses outils sont utilisés dès l’origine, maltraitances au cours des recrutements (pas de réponse, stage, CDD), puis si la vie personnelle doit être mise entre parenthèses au profit d’une vie professionnelle, ensuite de quoi apparaît le cycle infernal des lâchetés, déloyautés, harcèlements, trahisons, placards absurdes, licenciements.

« En voulant justifier des actes considérés jusque-là blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. Le bon sens n’était plus que le prétexte de la mollesse… La violence poussée jusqu’à la frénésie était considérée comme le partage d’une âme vraiment virile… Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner… L’homme est plus satisfait d’être appelé habile en se conduisant comme un coquin que maladroit en étant honnête. On rougit de la maladresse on s’enorgueillit de la méchanceté. » (1) L’histoire se termine par le mensonge qui justifie le départ d’un tel, il est devenu paria et ses ex-collaborateurs ou associés subiront avec simplicité le soupçon de la collaboration : « la simplicité, qui inspire en général les sentiments généreux, devint un sujet de dérision et disparu, pour laisser toute la place à une hostilité et à une méfiance générales. Rien n’était capable de ramener la paix, car aucune parole n’était sure, aucun serment respecté ». Des victimes de ces manœuvres ont parfois perdu pied, elles ont disparu, leur famille a explosé.

L’entreprise est-elle moins barbare depuis les possibilités de rupture conventionnelle ? Les générations X, Y et Z refusent-elles de sacrifier leur vie personnelle au profit d’une entreprise qui les trahira un jour ? Des entreprises barbares sont-elles redevenues des communautés civilisées ? Si vous êtes parvenu à ce dernier exploit, ou d’autres remarques, postez-les ici.

De la même façon, l’économie barbare ce sont des gouvernants qui firent l’erreur de conduire leur communauté, leur pays, leur nation avec insolence ou indifférence ; ils reçurent en réaction des révoltes : « On y commit les crimes que se permettent des gens jusque-là gouvernés avec insolence au lieu de modération et qui trouvent l’occasion de se venger ; tous les crimes qu’inspire une longue misère au gens qui veulent la secouer ; tous ceux que suggère le désir de s’emparer injustement du bien du voisin ; ceux enfin auxquels se portent, sans même avoir la cupidité pour mobile, des citoyens qui s’attaquent à d’autres citoyens… » Ce sont les gilets jaunes qui s’opposent ; c’est Hong-Kong qui au-delà du récent aspect politique manifeste parce que depuis longtemps plus d’équité est demandée aux Tycoons (quel paradoxe vis-à-vis du communisme voisin) ; c’est le vote de protestation des plus âgées en faveur du Brexit, dont le second malheur se prolongera si le Royaume-Uni se divise ; À la vue des derniers chiffres du travail temporaire aux États-Unis, cela sera peut-être des difficultés sociales outre-Atlantique si les trois guerres perdurent au cours d’un second mandat Trump : guerres économiques (États-Unis/Chine, États-Unis/UE), guerres des deals (États-Unis/Corée du Nord, États-Unis/Iran) et la guerre financière schizophrène dès que le président menace les avantages du dollar en admonestant l’indépendance de sa propre banque centrale. En 1923, Keynes qualifie l’étalon-or de relique barbare, démodée d’une économie nouvelle et civilisée, près de 100 ans plus tard l’or et les crypto monnaies deviendront-ils le talisman civilisé d’une nouvelle économie post- barbare ?

Ces fautes écartent des dirigeants, ils s’en vont. Mais le pays est toujours là, ses occupants aussi, humiliés par ces erreurs économiques commises en leur nom et celui de la nation ils en souffriront longuement.

Sans aucun rapport apparent, le climat est également devenu barbare, le changement climatique sera porteur de cruautés et douleurs. À l’échelle de la planète, rarement dans l’histoire de l’humanité autant de conflits et d’espoirs auront été partagés autour de l’énergie. Comparée à d’autres pays vadrouillant dans des impasses carbonées de dépendances au lignite, au charbon ou au gaz, le nucléaire français fut en avance sur son temps, un pont entre les énergies carbonées et l’avenir : le solaire, l’économie circulaire de l’uranium et surtout les transports électriques depuis que l’on sait que la fake-news des « métaux rares ou introuvables »  était bien un canular.

Notre époque coagule ces trois souffrances, entreprise, économie, climat, engendreront-elles réellement des révolutions ? Probablement non. Une révolution réussie est un bouleversement qui aboutit à un nombre plus grand que par le passé de citoyens qui participent aux réflexions de la société et aux décisions de l’état, dans le but d’aboutir à un nouveau modèle politique rénovant l’équité de la distribution des richesses grâce au progrès. À partir de nos démocraties, vers quel meilleur modèle de telles révolutions nous entraîneraient-elles ?

Évitons ces impasses et revenons au mal. Puisque pour certains la déclinaison entreprise — économie-climat-barbares est évidente, admettons cette hypothèse ; pourrions-nous commencer par le début et tenter de guérir l’entreprise, puis la gouvernance de l’économie ? Ici la bienveillance « d’happy managers » ou des serments d’une communication narcissique sont inutiles. Le barbare redevient civilisé puissant, audacieux et grand dès que ses dirigeants retrouvent l’honneur, le courage, l’honnêteté, l’intégrité, le respect d’autrui, la compassion, la vérité et qu’en outre cela se sache, mais avec l’humilité réclamée par l’outrecuidance passée. Par suite, lorsque l’avenir de nos enfants décidera de l’équité des solutions, au lieu que ces dernières soient décidées par des enfants, le changement climatique barbare redeviendra plus civilisé.


[1] Les trois citations de ce billet furent écrites il y a bien longtemps dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse par Thucydide. Elles décrivent une des genèses de cette guerre de 27 ans, et n’illustrent que l’éternel recommencement.