Intelligence Économique : lait bio et terres rares

L’intelligence économique peut réserver bien des surprises. La preuve avec un petit conte philosophique: le laitier breton et le minier chinois.

L’intelligence économique (IE) a été créée par le négoce des matières premières, vous ne le pensez pas ? Demandez aux spéculateurs romains sur le blé égyptien, aux importateurs vénitiens d’épices asiatiques, aux hollandais de la Compagnie des Indes, aux riziculteurs japonais de l’ère Tokugawa et son premier marché à terme agricole mondial, aux négociants français, aux marchands anglais…
De nos jours l’intelligence économique à fragmentation est la mère de toutes les IE et elle est consubstantielle au trading des ressources naturelles.

Elite et analyse chinoises

Il y a plus de 20 ans la Chine faisait une analyse IE. L’objectif de ce pays à 1.5 milliards d’habitants était de porter sont taux de population citadine à 70-80% grâce à une industrialisation et une migration interne massives, mais sans implosion malgré des taux de croissance intérieurs très dynamiques et hétérogènes.

• Le point de départ concerne l’élite dirigeante. Sur les 6 derniers présidents et premiers ministres chinois, à l’exception du premier ministre actuel, juriste, tous reçurent une formation initiale d’ingénieur : électricité, hydroélectricité, géologie, chimie des procédés. Il est plus simple d’atteindre l’objectif industriel national lorsqu’on en comprend le chemin, plus simple de compléter la célèbre formule « l’électrification, plus les soviets », par « la mine et l’agriculture plus les soviets ». Ces couples au pouvoir ont des résultats à la chronologie emblématique : les centrales électriques et le charbon ; l’hydroélectricité et les barrages ; la géologie et l’expansion énergétique et minière outre-mer ; et à présent la chimie des procédés et l’investissement agroalimentaire car pour diverses raisons Xi Jinping connait l’agriculture.

• Deuxièmement  le pouvoir regarda les ressources dans le pays ; il évalua ce que les voisins accepteraient de vendre ; il constitua des stocks stratégiques d’une manière dynamique, c’est-à-dire en renforçant des positions à chaque affaiblissement des marchés des commodities comme en 2008, mais également en revendant à l’industrie nationale lorsque nécessaire. On ne stocke pas dans le seul but de stocker.

• Enfin, le pouvoir lança l’expansion outre-mer.

Aujourd'hui

La Chine a déjà logé 600 millions de ses citoyens dans les régions côtières et elle doit continuer à édifier des villes de trois à quatre millions l’unité dans l’intérieur des terres pour au moins 500 millions d’habitants.

Pour accroitre l’énergie, la Chine a construit des barrages des centrales électriques et des centrales nucléaires. Autosuffisant en charbon (première source d’électricité mondiale), elle stocke plus d’une année de production mondiale d’uranium et avance sur la filière thorium. En outre, une fois que la voie des gaz de schiste de l’adversaire séculaire outre-pacifique sera adaptée à l’empire du milieu, dans les 5-10 prochaines années, le partenariat énergétique russe sera rééquilibré…

La Chine est productrice de nombreux produits de la mine. Elle est le premier consommateur de métaux industriels et de construction. Elle produit du minerai de fer, du cuivre, de la bauxite, du nickel, du zinc et en importe également du monde entier. Elle en place également en réserve tout comme certains métaux  mineurs classés critiques ou stratégiques, voire les deux à la fois. Elle développe  les applications technoïdes qui les utilisent avec l’aide de R&D de sociétés étrangères, cf les terres-rares.

Comme pour l’énergie et les métaux & minéraux, les étapes IE auront été respectées pour l’agriculture.  Une rapide consultation de l’IE agroalimentaire nous indique quelques éléments clefs.  Nous ne portons pas assez attention à notre agriculture parce que nous sommes autosuffisant en tout ; mais des pays déficitaires considèrent les ressources naturelles agricoles comme essentielles (ce qui est stratégique pour eux ne l’est pas nécessairement pour nous et vice versa); la production ukrainienne porte le risque de fragiliser les marchés et par conséquent de déstabiliser les importations d’Afrique du Nord ; des voisins envisagent un embargo sur l’exportation de blé ; sans relation de cause à effet  les fusions acquisitions s’accélèrent entre maisons de négoce internationale de grain, d’huile, de riz… ;  des secrets agricoles deviennent soudainement des secrets d’états et les chiffres des stocks réels de grains restent opaques ; le risque systémique agricole existe lorsque le préfinancement des récoltes ne rencontre pas le rendement attendu  et, à l’extrême, un exploitant endetté peut avoir le choix de céder ses terres au créditeur pour payer sa dette, mais que faire si en bout de ligne c’est un fond souverain étranger… ?

Dans ce cadre comment la Chine peut-elle nourrir sa population de manière durable si la construction de nouvelles villes empiète sur des terres cultivables et accentue l’exode rural ?  En outre, des scandales alimentaires, notamment le lait pour nourrisson, ont fait des ravages dans la population !

Faut-il abandonner le réflexe de nourrir sa population grâce à sa seule agriculture ? Faire aveuglément  confiance à l’étranger excédentaire et à la qualité éprouvée pour cette partie si sensible ?

Effectivement, Pékin achète déjà des capacités agroalimentaires étrangères dans un bis repetita placent  des milliards d’euros dépensés en acquisitions minières et énergétiques. Ainsi en Bretagne….

家白奶  满族 (Manchu ZaïBaïNaï) rencontre Maho KerDouaRal

Maho KerDouaRal est éleveur de vaches laitières bio et habite une région, la Bretagne, qui réagit à l’écotaxe de la même manière qu’au papier timbré de louis XIV (celui qui décapitât quelques clochers bigoudens), c’est à dire avec des bonnets rouges. Comme chaque breton, Maho à l’âme moitié scientifique –c’est l’enracinement dans sa terre natale-, et moitié commerçante –c’est la mer et l’horizon lointain.

Un jour, dans sa ferme des Vieilles Charrues de la région de Carhaix, Maho eu la visite de Manchu ZaïBaïNaï, un agriculteur chinois éduqué au petit livre rouge et originaire de la région de Qingdao.

Le chinois apprit au breton que son pays investissait lourdement dans l’agriculture étrangère et considérait le lait bio breton le meilleur au monde. Il proposait l’implantation d’une usine chinoise de produits lactés sur la ferme de Maho pour exporter exclusivement vers la Chine. Cette perspective industrielle enracinée localement et assurant des exportations lointaines et à long terme ne lui arracha qu’un seul mot : « distinget »

Maho vanta ce projet à son cousin Maël qui dirige la plus grande usine d’affinage de terres-rares au monde en dehors de la Chine : celle de Rhône-Poulenc-Rhodia-Solvay à la Rochelle. De son côté, Maël importe de Chine des minerais du groupe Baotou, une société minière chinoise qui exploite des gisements de terres rares en Mongolie intérieure. Baotou produit 40% des terres rares chinoises, autant dire près de 40% de la production mondiale actuelle.

Autant Maho était radieux autant Maël était sombre.

La Chine, en effet, restreignait ses exportations de minerais de terres-rares, il n’en recevait plus assez pour faire tourner son usine.

Toutefois, les hasards familiaux firent que Baotou était dirigée par Mu, un cousin de Manchu. A la demande de Maël, Maho intercéda auprès de Manchu afin de convaincre Mu d’exporter plus de minerais de terres rares lourdes vers la Rochelle.

Manchu et Mu se méprirent en imaginant que Maho et Maël proposaient d’échanger du lait bio breton pour du minerai de terres rares lourdes chinoises ; c’est pourtant cette autorisation qu’ils demandèrent  auprès de leurs autorités de Pékin: les ministères des ressources naturelles, celui  de l’agriculture et le stock stratégique national ; eux mêmes avertirent le Comité Central à Pékin de ce développement inattendu.

Dès semaines s’écoulèrent sans nouvelle de Manchu. Enfin, Maho fut invité au Conseil Régional de Bretagne à une réunion en compagnie de Maël, Manchu et Mu et en présence des ministres parisien et pékinois de l’agriculture et de l’industrie. La signature d’un accord lait/terres-rares lourdes était annoncée.

Au moment du paraphe la surprise fut totale.

La Chine refusait le troc lait bio/terres-rares et donc elle n’exporterai pas plus de terres-rares. Elle en manquait déjà de minerai pour sa propre industrie, elle sera d’ailleurs bientôt importatrice.

En revanche, elle proposait la fourniture des quantités demandées par l’usine de la Rochelle en suggérant  la création d’une mine 100% française, Made in France, de 5000 emplois directs, et vraisemblablement 15 000 indirects, dans une zone située entre Rennes et Nantes, du côté de la Noë-Blanche, en plein cœur de la Bretagne orientale (dans le nouveau redécoupage régional, Nantes venait en effet de rejoindre sa région ancestrale).

Résultat d’une opération d’Intelligence Géologique menée dans le plus grand secret avec des moyens hors du commun, Pékin venait d’identifier à la Noë-Blanche des gisements de terres rares lourdes polymétalliques sous des zones de monazite grise à europium répertoriées depuis 1963.

La Chine était heureuse d’offrir cette découverte en compensation de l’achat du lait bio de Maho.

Ebranlé que Pékin puisse autant innover en dehors du conformisme Maho introspecta: « le lait a été vendu deux fois».

Einstein ne disait-il pas :"en mathématique l’important n’est pas l’intelligence mais l’imagination!"

Autrement dit : l’IE à fragmentation, révolutionnaire au regard des IE offensive, défensive, agroalimentaire, géologique, etc…  transforme logique du hasard, langage de l’inconscient, fantaisie ubuesque et iconoclaste en réalités. Il suffit d’y croire.

再见,Kenavo.
Publié dans Les Échos le 12 03 2014

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*