Energies et métaux stratégiques

Conférence IHEST 15 mai 2012

Les  débats sur les ressources énergétiques, agricole ou minérales sont des débats violents parce qu’il engage nos consciences et nos survies. C’est pourquoi un pays doit se doter d’une doctrine matières premières transparente dans le but de rechercher l’indépendance énergétique, l’autosuffisance alimentaire et l’indépendance minérale. C’est ainsi que  les nations se différencient en fonction de dépendances ou d’indépendances minérales, agricoles et énergétiques raisonnablement et librement choisies de manières équitables en prix et en disponibilité par des hommes d’état, pour le compte de  populations qu’elles soient  urbaines ou rurales. En France nous nous focalisons sur l’énergie car les minéraux sont ignorés et nous nous estimons en opulence agricole.

Ce court axiome s’applique à la recherche d’indépendance énergétique basée sur les énergies climatiques parce que l’opinion publique et une bonne partie des décideurs pensent que des politiques industrielles étatiques (ou non)  appliquées aux éoliennes, aux panneaux solaires ou la voiture électrique signifient l’indépendance partielle ou totale vis-à-vis de du charbon, du pétrole ou du gaz voire de l’uranium. En un mot la décarbonisation ne provoquerait pas une désindustrialisation.

Cependant, rien n’indique encore que nous devenons dépendants d’autres matières critiques et/ou stratégiques : lithium, de l’indium, du gallium, des terres rares, etc. et que nous devons envisager d’éventuels chocs de matières minérales stratégiques différentes des chocs  pétroliers et éloignés des paradigmes brutaux de type « guerre froide «  parce que ces dépendances sont mal comprises, voire pour certaines inconnues et nous  devrons les gérer avec peu d’expérience et peu de visibilité.

Nous quittons des dépendances connues et acceptons des dépendances inconnues.

C’est pourquoi les états s’intéressent aux marchés.

Les états ont besoin de comprendre les contextes des marchés des matières premières et leurs représentations théoriques guideront leurs stratégies. Le problème, c’est que  les économistes et le monde académique n’ont pas les moyens mener un travail de sciences économiques car ces marchés sont fragmentés, opaques, avec beaucoup de gré à gré, des stocks cachés, une absence fréquente d’informations fiables et chiffrées ; ce sont des ensembles peu lisibles au profane, qu’on apprend à connaître au prix d’une longue expérience et en prenant en compte des facteurs qui ne sont pas seulement économiques, mais aussi politiques, structurels et géostratégiques voire tout simplement humains.

Il faut savoir raisonner vrai à partir d’éléments faux.

2 exemples

  • en théorie, les dividendes de la paix des années 1990 redessinaient les politiques d’approvisionnement par les seuls marchés. Aucun responsable n’avait envisagé la guerre économique, nul ne s’étonnera qu’en France, la liquidation des stocks de métaux stratégiques dans années 1990 traduisait surtout une méconnaissance flagrante de la relations PGM et catalyse automobile.
  • dans le cadre des éoliennes de 2ème génération, les meilleurs aimants permanents actuels à base de terres rares sont un alliage composé de (31%) Néodyme-fer-bore dopé au Dysprosium (5.5 %). Il en fallait quelques grammes dans les ordinateurs, mais à présent ce sont 200 grammes pour un vélo électrique, 1 à 2 kg pour une voiture électrique et près de 200 kg/MW pour une éolienne à entraînement direct (155kg de néodyme et 27.5kg de dysprosium.) On change d’échelle :

Calcul théorique simple : La production annuelle mondiale de néodyme (35 000t) limite la demande éolienne mondiale annuelle de nouvelle puissance électrique installée à 225 GW mais la production annuelle mondiale du dysprosium (1800 t) à 69 GW.

De 2015 à 2035 cela ferait 1380 GW hors les objectifs de capacités installées du World Energy Outlook 2010 pour 2035 sont 4 fois plus élevés à 5 900 GW. Aujourd’hui en France la puissance électrique installée totale doit être d’environ 84GW et nous avons un objectif 2020 6GW, 1200 éoliennes de 5 MW chacune

De même, la production annuelle mondiale néodyme limite la construction automobile à 77 millions de véhicule électrique (450 g) par an mais celle du dysprosium à environ 21 millions de véhicule électrique (75g) par an. Le monde construit 77M de voiture par an en 2011, en route pour 120 millions d’ici 20 ans. Autant dire que la voiture électrique sans électricité nucléaire est une hérésie car elle quitte la dépendance pétrole pour celles des métalloïdes. Et je ne vous parle pas de la contrainte économique liée aux prix de ces métaux.

Des exemples pourraient être tirés de la situation du solaire notamment pour l’indium, le gallium ou l’argent. Mais la diversité des solutions envisagées, les performances des industries solaires m’incitent à ne pas conclure. Toutefois j’intervenais à l’ONU avec Carlo Rubbia et nous partageons l’idée que le solaire est supérieur à l’éolien.

Ces exemples (éolien et voiture électrique)  sont exclusifs l’un de l’autre et des autres utilisations industrielles. Vous le comprenez immédiatement les consommations risque d’être en compétition les unes avec les autres, c’est mon conceptde la consommation compétitive, les prix s’envolent transformant des produits industriels en produits de luxe et entachant leur rentabilité, la logique économique s’estompe derrière l’orientation des flux par  l’état producteur et les exportations deviennent stratégiques.

Les solutions classiques comme la réduction des quantités unitaires et la substitution sont nos meilleures issues, mais elles demandent du travail.

Des filières industrielles sont devenue de nationalité chinoise et la tentation est grande pour que l’aval industriel électrique suive (les éoliennes a entrainement direct et les panneaux solaires en sont les exemples). Avant que la Chine ne deviennent elle-même importatrice de ces métaux stratégiques (du Canada, en Californie, eu Australie, en Suède…), il vaut mieux s’irriter de cette tentation de monopole sur la fabrication et sa propriété intellectuelle,  que des quotas sur l’indium, le gallium ou les terres rares. Nous serions bien avancé d’obtenir cette matière première sans savoir la transformer.

C’est pourquoi, je crois que la dé-industrialisation de nos supply-chains  nationales doit très vite être abandonnée et la verticalisation des filières privilégiée pour bénéficier des emplois qui s’ensuivront.

 Les moyens

En Asie, comme dans le reste du monde, le cycle industriel, l’industrialisation ou la ré-industrialisation signifie  premièrement l’accès aux ressources naturelles -exploration, exploitation et transformation – ensuite fabrication industrielle et marketing et enfin des services et le recyclage.

Nous devons développer, ou ressusciter dans le cas de quelques pays d’Europe une industrie minière et énergétique sur nos propres sols. Sait-on qu’en France, à l’image des hydrocarbures de schiste, nous ignorons l’horizon géologique minéral sous les 100 mètres ? Ces chantiers représentent de très nombreux d’emplois non délocalisables que je verrai bien se développer dans le cadre de « grands travaux ». Pourquoi des Eurobonds pourraient-ils financer des rails, des ronds points, des autoroutes entre la Pologne et la Roumanie et pas des mines en France ? Resterons-nous  dépendant de l’étranger à l’image de l’Allemagne, qui a pris conscience de sa dépendance en métaux critiques ?

A ce sujet, dans le monde des ressources naturelles, deux phrases restent célèbres : « cela n’arrivera jamais » et « cette fois ci c’est différent ». Elles s’appliquent aussi aux modèles économiques basés sur la dépendance à l’égard de matières stratégiques mais aussi à leur subordination aux nouveaux modèles météorologiques d’un climat qui change. Je vous livre une question (A prononcer lentement et y réfléchir longuement) : baser son développement économique sur des énergies climatiques encore immatures avec des modèles météorologiques qui deviennent obsolète au fur et à mesure que climat se dérègle,  est-elle une politique énergétique plus risquée que le nucléaire?  D’ailleurs un industriel américain m’indiquait compter plus de mort à cause des éoliennes (réparation) que du nucléaire. Ce double contexte incertain est d’autant plus couteux que l’émergence du gaz de schiste, outre le nouvel échiquier qu’il engendre sur le marché du gaz et par ricochet sur celui du charbon et du pétrole, abaisse le coût marginal énergétique global et rend les énergies climatiques moins compétitives.

Conclusion : Deux conclusions

  1. Je publiais récemment un petit article « Quand le consommateur africain se réveillera la Chine tremblera » qui illustre qu’à l’avenir, les producteurs de commodities exporteront moins et consommeront plus localement. L’Arabie Saoudite, par exemple, gagne des places considérables sur le classement des plus grands consommateurs mondiaux de pétrole. Les besoins locaux, industriels et domestiques, sont tout simplement plus élevés et une hausse de la production ne signifie pas une hausse des exportations. Mais si les pays producteurs auront tendance à consommer une part croissante de leurs ressources, et je pense bien sûr aux nations africaines en croissance démographique, il en existe, comme la Russie, qui sont en stabilité démographique et avec lesquelles l’Europe doit renforcer ses partenariats de long terme.
  • L’ingénieur et le scientifique ont perdu la parole.

La science  est chargée d’innover mais elle a cédé la force de l’information et de l’explication aux non-ingénieurs. L’écologie s’exprime mais quand avez-vous vu pour la dernière fois sur le marché un  processus ou produit industriel « vert » issue directement de l’écologie ? ou bien avez-vous remarqué que dans les James Bons le méchant était scientifique dans le passé, aujourd’hui il est financier…

D’autres pays ne sont pas cette mode de l’ingénieur muet. Sans que cela soit nécessairement un modèle un grand pays à un ingénieur comme président de la république depuis 14 ans et encore pendant les 9 prochaines années : De 1998-2003 il était ingénieur électrique (Jiang Zemin), de 2003-2012 il était ingénieur hydro électrique (Hu Jintao), de 2012-2021 il sera ingénieur chimiste (Xi Jinping). De 1998-2003 son premier ministre était ingénieur électrique (Zhu Rongji) puis 2003-2012 ingénieur géologue (Wen Jiabao ) et c’est sans doute pourquoi cette dernière période correspondait, en autre, aux avancées géopolitiques minières et énergétiques chinoises en Afrique et ailleurs.

Ce pays vous l’avez deviné c’est la Chine et vous connaissez ses succès.