ISR-ESG : peut-on garantir que votre investissement est socialement responsable ?

In la Tribune 7 août 2019

Cet été, la réception d’un tweet sponsorisant une brochure financière Environnement Sociale et de Gouvernance (ESG) consacrée aux ressources naturelles sonnait comme une alarme : comment les institutions financières déclinent-elles la philosophie Investissement Socialement Responsable (ISR) dans le détail de leurs produits financiers, et notamment à propos de l’agriculture, de l’énergie et des minerais ? L’inquiétude était fondée. La brochure interroge tant elle con-globe erreurs, références obsolètes ou sans garantie, approximations ou caricatures. Par Didier Julienne, spécialiste des marchés des matières premières (*)

Un portefeuille d’investissement sans empreinte carbone ou vert pourrait peut-être s’envisager en bannissant des titres de sociétés œuvrant de près ou de loin dans les ressources naturelles. Dans le cas contraire, le gestionnaire doit garantir d’une manière ou d’une autre que sa caution morale ISR apportée à l’investisseur ESG est assise sur une sérieuse maîtrise des enjeux agricoles, énergétiques ou des métaux.

Abandonner un vocabulaire provocateur

Consacrée à l’industrie, notre brochure investigue les « métaux rares » qu’elle consomme. Mais son postulat de départ est erroné : de tels métaux n’existent pas dans l’industrie, l’expression n’a aucune signification. Si tel métal est estampillé rare, autant dire introuvable, quelle serait la définition de cette rareté si les fondamentaux de son marché n’enregistrent aucune tension parce qu’il n’est pas ou peu utilisé ? Il faut premièrement abandonner ce vocabulaire provocateur et choisir une caractéristique tangible : métal abondant, sensible, critique ou stratégique parce que leurs éléments de marché sont mesurables et faciliteront l’analyse.

Métal stratégique ou métal introuvable, les mots ont un sens, le premier est éminent utile le second ne vaut pas un patard et par ignorance l’analyse se fourvoie. Elle imagine par exemple que le lithium serait un métal introuvable, bien que son exploration et sa production soient en pleine expansion parce que la future demande des batteries est prometteuse. Ce métal est plutôt sensible, voire stratégique pour certaines nations, bien que son prix en baisse reflète des progrès techniques et un excès d’offre. Le prix d’un métal sensible, critique ou stratégique n’est donc pas nécessairement élevé, ni son marché en crise.

Autres métaux, même remarque : le cobalt, le vanadium et les lanthanides. Le premier voyait son prix être divisé par près de quatre depuis mars 2018, le deuxième par plus de quatre depuis huit mois, et les prix des lanthanides (les terres rares) sont inhabités depuis 2011. La rareté de ces introuvables apparaît complexe ! Toutefois, pourquoi sont-ils soudainement si courtisés ?

Des similitudes avec la crise des subprimes

Il faut l’admettre, l’imposture leur chauffait une place dans l’actualité caquetante des effets de mode : utilisés pour réveiller et façonner l’opinion ou comme accélérateur de promesses politiques, ils inspirent également le marketing financier. Et parce qu’à l’aide de critères ESG, ce dernier s’est engagé à garantir à l’investisseur des éléments ISR, qu’il ne comprend pas parfaitement, il se leurre lui-même et trompe son monde. Dans cette configuration, la finance engagée dans l’avenir de l’humanité est un danger parce que l’ISR devenant mondial, si ces étourderies se multipliaient sans une correction d’ampleur, le résultat pourrait se situer entre deux situations récentes, et situées sur un axe à des extrêmes opposés .

La première vit des vendeurs et des acheteurs ne plus comprendre ce qu’ils vendaient et achetaient, cela engendra une crise mondiale, la crise des subprimes ; 
la seconde ressemblait à de l’escroquerie astucieuse et fit l’objet d’un premier avertissement, puis celui de l’AMF, elle restait locale, c’est l’affaire des investissements en terres rares. Si l’ISR privilégie le sensationnel et l’ESG ne vérifie pas sur site, comment rattraperons-nous des promesses qui se déroberont, alors qu’elles auront déjà engagé l’épargne dans des investissements patchwork  ?

Pour éviter une crise de l’ISR, raisonner vrai à propos des ressources naturelles à partir d’éléments faux nécessitera une solide expérience.

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